Nous passons une partie de nos journées à parler sans émettre le moindre son. Avant un rendez-vous, nous répétons mentalement ce que nous voulons dire. Face à une difficulté, nous pouvons nous ordonner de « rester concentré », commenter une erreur ou nous encourager. Cette parole silencieuse porte un nom : l’endophasie, plus souvent appelée parole intérieure.
Longtemps difficile à étudier, elle intéresse aujourd’hui la psychologie cognitive, la linguistique et les neurosciences. Elle éclaire le rapport entre langage et pensée, mais aussi notre capacité à nous observer nous-mêmes. Car lorsque nous nous disons « je ne suis pas sûr d’avoir compris », nous ne faisons pas que penser : nous évaluons notre propre pensée. C’est là que l’endophasie rencontre la métacognition.
Une parole sans voix
L’endophasie désigne une activité verbale sans parole audible. Elle apparaît lorsque nous lisons silencieusement, préparons une réponse ou organisons une action. Mais l’expression de « petite voix intérieure » peut être trompeuse : l’expérience n’a pas toujours la netteté d’une voix entendue. Elle peut prendre la forme de phrases complètes, de mots isolés ou de fragments condensés.
McCarthy-Jones et Fernyhough (2011) distinguent notamment une parole intérieure dialogique, proche d’une conversation avec soi-même, une parole condensée et une parole à fonction évaluative ou motivationnelle. Les travaux de Hurlburt et de ses collègues montrent aussi de fortes différences entre individus. La pensée humaine ne se réduit donc pas au langage : elle peut aussi prendre la forme d’images, de sensations ou d’intuitions.
Cette diversité explique en partie pourquoi l’endophasie est si difficile à étudier. Contrairement à la parole à voix haute, elle n’est directement accessible qu’à celui qui en fait l’expérience. Les chercheurs doivent donc croiser les témoignages des participants, les expériences de psychologie cognitive et les techniques d’imagerie cérébrale pour tenter d’en comprendre les mécanismes.
Une parole sociale devenue intérieure
L’une des hypothèses les plus influentes sur l’origine de l’endophasie vient du psychologue Lev Vygotski. Dans les années 1930, il propose que la parole intérieure se construise progressivement à partir du langage social. Le jeune enfant parle souvent à voix haute lorsqu’il agit : « je mets ça ici », « non, ça ne marche pas », « je recommence ». Ce monologue l’aide à guider son attention, à planifier son action et à corriger ses erreurs.
Avec le développement, cette parole adressée à soi-même deviendrait progressivement silencieuse. Le langage, d’abord outil de communication, deviendrait ainsi un outil de régulation mentale. Cette idée reste influente dans les modèles contemporains de la parole intérieure (Alderson-Day & Fernyhough, 2015).
Elle éclaire un usage courant de la voix intérieure : « relis la consigne », « ne réponds pas trop vite ». Nous sommes alors à la fois celui qui parle et celui qui écoute.
Cette hypothèse permet surtout de dépasser l’idée selon laquelle l’endophasie ne serait qu’un bavardage mental sans fonction particulière. La parole intérieure pourrait au contraire constituer l’un des moyens par lesquels nous orientons volontairement notre attention et nos actions.
Que se passe-t-il dans le cerveau ?
Il n’existe pas de « centre de la voix intérieure ». Les recherches en neuro-imagerie montrent plutôt que l’endophasie mobilise plusieurs régions déjà impliquées dans la production et le traitement du langage, notamment des zones frontales et temporales.
Le cerveau ne semble pas « prononcer » des mots en silence ; il en simule plutôt certains aspects. Des mécanismes d’anticipation et d’auto-surveillance pourraient expliquer pourquoi nous reconnaissons généralement nos pensées verbales comme étant les nôtres.
La proximité entre parole intérieure et parole à voix haute ne signifie toutefois pas qu’elles soient identiques. Selon le contexte, le contenu d’une pensée peut être fortement abrégé. Quelques mots intérieurs peuvent suffire à représenter une idée beaucoup plus complexe. Notre cerveau n’a pas besoin de reconstruire chaque phrase dans son intégralité pour que nous en saisissions le sens.
À quoi sert l’endophasie ?
La parole intérieure soutient notamment la mémoire de travail verbale : nous pouvons nous répéter mentalement un numéro ou une consigne pour maintenir temporairement l’information. Elle participe aussi à la planification et au contrôle de soi : « ne réponds pas tout de suite », « essaie autrement ».
Mais l’un de ses usages les plus intéressants apparaît lorsqu’elle devient réflexive. « Je crois que je connais la réponse », « je ne comprends pas ce passage », « cette stratégie ne marche pas ». Nous ne nous contentons plus de guider une action : nous portons un jugement sur notre propre fonctionnement mental. C’est ici qu’intervient la métacognition.
La différence paraît subtile. Pourtant, elle marque un changement important : l’objet de notre pensée n’est plus seulement une tâche, un souvenir ou un problème extérieur. Notre propre activité mentale devient elle-même un objet d’observation.
De la pensée à la pensée sur la pensée
Le terme métacognition désigne la connaissance et la régulation de ses propres processus cognitifs. Flavell (1979), l’un des auteurs qui ont contribué à installer ce concept en psychologie, s’intéresse notamment à la manière dont nous évaluons ce que nous savons, ce que nous ignorons et les stratégies que nous utilisons.
Résoudre un problème relève de la cognition ; se demander si l’on utilise la bonne méthode relève de la métacognition. Lire un texte est une activité cognitive ; remarquer qu’on vient de le lire sans réellement le comprendre est une activité métacognitive.
Nelson et Narens (1990) distinguent deux opérations essentielles. Le monitoring correspond à la surveillance de sa propre activité mentale : ai-je compris ? suis-je certain ? Le contrôle correspond aux décisions prises à partir de cette évaluation : relire, vérifier, changer de stratégie.
La métacognition permet ainsi d’ajuster son comportement intellectuel en fonction de ce que l’on pense savoir de son propre fonctionnement. Elle suppose cependant que nos jugements sur nous-mêmes ne soient pas toujours exacts. Nous pouvons être persuadés d’avoir compris alors que notre compréhension reste superficielle, ou au contraire sous-estimer une connaissance que nous maîtrisons réellement.
L’endophasie, outil de la métacognition ?
Le lien entre endophasie et métacognition est intuitif. Une grande partie de nos jugements sur nous-mêmes peut prendre une forme verbale : « je n’ai pas compris », « cette réponse me paraît douteuse », « je dois vérifier ». La parole intérieure donne alors une forme explicite à des impressions parfois diffuses.
Morin (2011) a défendu l’idée que la parole intérieure contribue à certaines formes de conscience de soi. En formulant mentalement nos intentions, nos hésitations ou nos erreurs, nous les transformons en objets que nous pouvons examiner. Le langage intérieur crée ainsi une certaine distance entre celui qui pense et ce qu’il pense.
Mais il faut éviter de confondre les deux notions. L’endophasie est une forme de représentation mentale ; la métacognition est une fonction plus générale. Il est possible de ressentir qu’une réponse est fausse ou d’éprouver un degré de certitude sans se dire explicitement une phrase. Les travaux de Fleming et Dolan (2012) montrent d’ailleurs que les jugements métacognitifs ne se réduisent pas aux réseaux du langage.
La parole intérieure serait donc moins « la voix de la métacognition » que l’un de ses outils.
Pourquoi cela compte pour l’apprentissage
Apprendre ne consiste pas seulement à accumuler des connaissances. Il faut aussi savoir estimer ce que l’on maîtrise réellement. Or notre impression de savoir peut être trompeuse : relire plusieurs fois un cours produit parfois un sentiment de familiarité sans garantir que l’on saura restituer l’information.
La métacognition permet de mettre cette impression à l’épreuve. Se demander « pourrais-je expliquer cette notion sans regarder mes notes ? » ou « qu’est-ce que je ne comprends pas encore ? » transforme un sentiment vague en évaluation plus précise. La parole intérieure peut alors devenir un outil de questionnement et de régulation.
Cette capacité à surveiller sa compréhension et à modifier ses stratégies participe à l’apprentissage autorégulé (Fleur, Bredeweg & van den Bos, 2021). Apprendre à apprendre, c’est aussi apprendre à interroger ses certitudes et à corriger ses stratégies.
Cette perspective change la manière de considérer la voix intérieure. Il ne s’agit plus seulement d’un commentaire accompagnant nos activités, mais potentiellement d’un instrument cognitif permettant de prendre du recul sur ce que l’on sait, sur ce que l’on croit savoir et sur la manière dont on apprend.
Une fenêtre sur la conscience de soi
L’endophasie paraît anodine parce qu’elle accompagne silencieusement la vie quotidienne. Pourtant, elle touche à des questions fondamentales : comment le langage devient-il pensée ? Pourquoi certains raisonnements prennent-ils une forme verbale et d’autres non ? Comment une pensée peut-elle devenir l’objet d’une autre pensée ?
Lorsque nous nous demandons « pourquoi est-ce que je pense cela ? », « suis-je certain ? » ou « comment pourrais-je vérifier ? », le langage intérieur ne sert plus seulement à accompagner la pensée : il contribue à la mettre à distance.
De la petite voix qui nous aide à mémoriser une consigne à celle qui questionne nos propres certitudes, il existe donc un continuum : parler intérieurement, se guider, s’évaluer, puis ajuster sa manière de penser. L’endophasie offre ainsi une porte d’entrée vers la métacognition et vers l’un des traits les plus remarquables de l’esprit humain : sa capacité non seulement à connaître le monde, mais aussi à s’interroger sur la manière dont il le connaît.
Bibliographie
- Alderson-Day, B., & Fernyhough, C. (2015). Inner speech: Development, cognitive functions, phenomenology, and neurobiology. Psychological Bulletin, 141(5), 931–965. https://doi.org/10.1037/bul0000021
- Flavell, J. H. (1979). Metacognition and cognitive monitoring: A new area of cognitive-developmental inquiry. American Psychologist, 34(10), 906–911. https://doi.org/10.1037/0003-066X.34.10.906
- Fleming, S. M., & Dolan, R. J. (2012). The neural basis of metacognitive ability. Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences, 367(1594), 1338–1349. https://doi.org/10.1098/rstb.2011.0417
- Fleur, D. S., Bredeweg, B., & van den Bos, W. (2021). Metacognition: Ideas and insights from neuro- and educational sciences. npj Science of Learning, 6, 13. https://doi.org/10.1038/s41539-021-00089-5
- Hurlburt, R. T., Heavey, C. L., & Kelsey, J. M. (2013). Toward a phenomenology of inner speaking. Consciousness and Cognition, 22(4), 1477–1494. https://doi.org/10.1016/j.concog.2013.10.003
- McCarthy-Jones, S., & Fernyhough, C. (2011). The varieties of inner speech: Links between quality of inner speech and psychopathological variables in a sample of young adults. Consciousness and Cognition, 20(4), 1586–1593. https://doi.org/10.1016/j.concog.2011.08.005
- Morin, A. (2011). Self-awareness part 2: Neuroanatomy and importance of inner speech. Social and Personality Psychology Compass, 5(12), 1004–1017. https://doi.org/10.1111/j.1751-9004.2011.00410.x
- Nelson, T. O., & Narens, L. (1990). Metamemory: A theoretical framework and new findings. In G. H. Bower (Ed.), The Psychology of Learning and Motivation (Vol. 26, pp. 125–173). Academic Press. https://doi.org/10.1016/S0079-7421(08)60053-5
- Vygotsky, L. S. (1987). Thinking and Speech. In R. W. Rieber & A. S. Carton (Eds.), The Collected Works of L. S. Vygotsky, Vol. 1: Problems of General Psychology. Plenum Press. (Travail original publié en 1934.)










